Chapitre 1
Première journée de travail
Enfin, j’ai un bureau, modeste, mais suffisant pour commencer. Depuis le début de mon activité, qui ne se compte qu’en heures, j’organise mon petit périmètre alloué dans cet « open space », ce n’est pas ce qui se fait de mieux à mon avis, je ne vais pas commencer à m’en plaindre. Si j’ai accepté ce poste en France, c’est que ce projet me séduit particulièrement et correspond parfaitement à mes compétences ! Bien que partiellement dévoilé, l’objectif est de travailler sur l’intelligence artificielle.
Ma formation en génie informatique est bien le profil recherché par le chasseur de têtes rencontré lors du séminaire auquel j’ai participé à Paris. Malgré de sérieuses recherches, depuis plusieurs mois, principalement orientées sur des postes à l’étranger, j’ai fini par accepter ce poste un peu par défaut dans cette société. Entreprise Américaine certes mais basée à Lyon. Cette dernière met en place un département recherches en France. De toute façon, je n’allais pas continuer à envoyer des curriculums vitae en bonne et due forme, diplômes à l’appui pendant des années ! La chance me souriait enfin via cette opportunité d’emploi. Je comptais aller dans un premier temps à la conquête de l’entreprise, mais au final, elle m’a choisi lors de ce séminaire à Paris. Après deux heures d’écoute sur l’espoir d’avancées technologiques majeures, un homme qui semblait avoir deviné mes ambitions m’aborde :
— Vous êtes ingénieur, n’est-ce pas ? Je me suis laissé dire que ce domaine était votre spécialité.
Je suis ici incognito et il me semble que je n’ai pas affiché sur mon front être fraîchement diplômé, alors un peu surpris, je rétorque :
— Oui, je viens de terminer mes études, et je commence tout juste à chercher, mais comment avez-vous su cela ?
Cet homme, qui avait captivé l’auditoire avec sa prestation et quitté sous des applaudissements nourris, dégustait un double bourbon au bar. Qui lui avait parlé de moi ? Pourquoi m’avoir choisi ? Impossible de savoir, mais sa carte de visite entre mes mains me laissait perplexe.
S’il souhaite m’intégrer à son équipe, il connaît sûrement la valeur de mes compétences. Mais pourquoi moi ? Une réflexion trop longue ne m’avancerait pas, alors je décidai de recentrer mon attention. Mon regard tomba alors sur une silhouette fragile, aux traits tirés, qui regardait son verre. Absorbée par ses pensées, une femme d’un âge indéfinissable, dont la beauté malgré la fatigue visible, devrait se révéler sous un autre angle après quelques heures de repos.
Son téléphone chuta sur le carrelage, attirant mon attention. Confuse, elle renversa son verre en essayant de le ramasser. Visiblement embarrassée, elle rassembla les morceaux du téléphone et s’excusa avec un sourire discret :
— Décidément ce n’est pas mon jour !
Dit-elle en me regardant avec un petit sourire, ce qui éclaira et mis en valeur son visage qui m’avait paru si terne. Probablement sa façon de se relever en face de moi, le tailleur à mi-cuisses, lui laissa penser que j’avais pu voir partiellement ses atouts féminins, ceci expliquant peut-être cela. Mais revenons à son téléphone en vrac qu’elle essayait de reconstituer, la manière et la logique qu’elle mettait en œuvre, laissait présager un repos éternel de celui-ci ! Une réflexion traversa mon esprit, et sorti de ma bouche contre ma volonté :
— Les femmes et la technique …
L’air un peu agacé, elle me répondit :
— On ne peut pas se passer de vous les hommes ? c’est ça ?
— Je ne voulais pas… Je pensais à haute voix… : Pour les femmes en général « Là, tu l’as bien cherché connard ! »
— Je ne suis pas susceptible, vous avez de la chance non ?
Quittant ma chaise haute qui commençait à me faire mal aux fesses, ou le besoin de retomber sur mes jambes, je lui répondis :
— Je vais vous aider, je connais bien le sujet et ne voudrais pas vous laisser sur une mauvaise impression.
— Et bien volontiers, redonnez vie à tout cela si on peut encore en tirer quelque chose…
Recomposer son téléphone me prit quelques secondes, il n’avait pas trop souffert. À quelques centimètres d’elle, son parfum enivrant prouvait qu’elle avait bon goût, mes sens étaient en état d’alerte absolu, bien que rien de son côté ne me permettait de penser que « le feu était au vert » un potentiel existait, elle m’attirait tout simplement.
— Vous tapez votre code et ça devrait fonctionner !
— Mon code ? Voyons... Peut-être ma date de naissance à l’envers ? Non... celle de Maman ? Ah, je ne sais plus !
En lui tendant le téléphone, je la rassurais avec cette phrase à la noix :
— Il va vous revenir, attendez un peu calmement et ne faites pas plus de trois tentatives sinon… ? il vous faudra le code PUK pour le débloquer !
— Ah oui c’est vrai…, c’est ce qui m’est arrivé il y a peu, mais je crois qu’à la réflexion c’est…
Ce souvenir lui permit de se remémorer son code secret, elle me regarda le pouce en l’air pour me dire que c’était ok, et je fus soulagé pour elle. Le téléphone ressuscité sonna sur le champ :
— Oui !
— En effet, j’ai pris acte, mais je vous propose de me donner plus de précisions par e-mail, je suis sur le point de prendre le train…
Après une suite de « entendu » et un « revoir Monsieur », elle reposa le téléphone sur le comptoir, au même endroit, et subodorant une deuxième chute quasi inévitable, je me permis cette mise en garde :
— Il va retomber si vous ne…
Son visage fatigué mais détendu avait changé après cette conversation téléphonique, elle semblait abasourdie, sonnée par ce qu’elle venait d’entendre, mais faisant un pas vers moi…
— Non ! Aucun risque, c’est impossible, pas une deuxième fois, je…non… !
Je n’ai pas compris le reste de sa phrase, fit-elle un commentaire qu’il valait mieux ne pas entendre ou qui m’aurait dissuadé de tenter d’en savoir plus sur cette belle inconnue…
— Vous me paraissez bien sûr de vous !
— Pourquoi j’en suis sûr ? vous voulez savoir Monsieur ?
— Oui ! Je ne vois pas pourquoi il ne pourrait pas retomber dans le même contexte, mais je donne ma langue au chat.
— Eh bien ! ce matin en partant pour l’aéroport de Lyon, j’ai eu un accrochage en voiture, puis arrivée à la gare, un pickpocket a tenté de me faire mon sac à main, et, cerise sur le gâteau, je viens d’apprendre à l’instant que l’on ne me renouvellera pas mon contrat ! Pour finir, j’explose mon téléphone comme une conne à ce bar, et vous pensez que mon téléphone peut retomber ?
Elle semblait si seule que j’aurais voulu l’aider, non par attirance, mais par empathie sincère. Après une hésitation, je tentai de briser le silence :
— Effectivement ce n’est pas le moment de prendre un billet de loterie, mieux vaut attendre demain !
J’ai improvisé, ça vaut ce que ça vaut, et cela me permet de ne pas couper court à cette communication, la preuve…
— Venez-vous de penser à haute voix ?
Cela déclencha un fou-rire spontané et bruyant. Les gens autour du bar s'interrogèrent immédiatement de cette hilarité entre deux personnes qui à première vue, ne semblaient pas se connaître. Après l’effet de surprise tout le monde détourna son regard, puis un calme relatif régnait à nouveau dans ce lieu de voyageurs en transit. Malgré mon manque d’expérience, quelque chose me poussait à faire un pas, une irrésistible envie de changer le cours des choses, on appelle cela la drague, le rentre dedans, le flirt ? Peu importe le qualificatif avançons…
— Je vous offre un verre ?
— Merci ! J’ai assez bu pour le moment, je supporte mal l’alcool, et je dois prendre mon train pour Lyon, alors je ne voudrais pas me retrouver à Strasbourg…
Cette précision sur sa destination me donna envie de me rapprocher d’elle, comme si le fait d’aller au même endroit, me donnait ce privilège. Alors je quittais mon siège pour en prendre un autre juste à côté d’elle en précisant :
— Moi aussi, je rentre à Lyon, je prends le TGV de 16 heures !
Elle se frottait le front, visiblement exténuée. Pour éviter d’être intrusif, je décidai d’attendre qu’elle prenne l’initiative de poursuivre la conversation. Ce qu’elle fit à mon grand étonnement :
— J’ai une réservation à cette heure également, vous étiez à la même conférence que moi il me semble, mais peut-être que je me trompe ?
— Oui enfin non…, je veux dire oui j’y étais ! Intéressante et captivante, je n’ai pas vu le temps passer… Et vous, qu’en avez-vous pensé ?
— Intéressant ce sujet, je suis passionnée par tout ce qui touche les nouvelles technologies, je vous ai remarqué, quand l’orateur qui a clôturé le séminaire vous a abordé, cette scène me rappelait des souvenirs pas si lointains alors c’est en voyant cela que…
Un instant j’ai pensé qu’elle m’avait remarqué pour une autre raison mais la réalité est parfois cruelle, tant pis pour moi, une autre fois peut-être…
— Un thème très intéressant ! Surtout lorsque l’orateur est intervenu en conclusion… Je pense qu’il connaît bien son sujet, il est même brillant dans son domaine, mais vous…
À la sortie du bar, un taxi se présentait. J’allais lui proposer de partager le trajet jusqu’à la gare, une manière d’en savoir plus tout en restant courtois.
